La vie de Charles Morazé

Son oeuvre institutionnelle, son enseignement

Il n’est peut‑être pas inutile, pour comprendre la vocation de Charles Morazé, son goût de la réflexion solitaire, et son penchant pour l’histoire la plus générale, de mentionner un certain isolement familial. Une tradition ‑ confirmée par Ferdinand Lot ‑, attribuait à son nom une origine ibérique, ce qui suppose un exode vers la Bretagne à un moment qu’il est évidemment difficile de préciser. D’ultérieures migrations allaient fournir, sous le même nom, des hommes d’affaires au Canada et des planteurs à la Louisiane. En France, le père de Charles Morazé avait refait sa vie dans l’armée pour survivre à la ruine de ses propres parents. Il rappelait à ses enfants qu’il ne faut compter que sur soi, tout construire ou reconstruire par soi‑même. Dans un milieu où persistait obscurément la division entre les Blancs et les Bleus, on n’avait pas de relation même avec des collatéraux ayant fourni à Combes un ministre. D’un oncle marin on gardait des bribes de souvenirs ramenés de l’expédition de Pékin contre les Boxers. Il n’existait d’amitié ou de confiance véritable qu’avec les branches pauvres.

Quand Charles Morazé commence d’assister aux enseignements d’histoire de la Faculté de Paris, à la rentrée de 1933, il était, depuis trois ans déjà, bachelier, brillamment, en mathématiques et en philosophie. Entre temps, il avait été reçu, sans l’avoir préparé, au certificat d’histoire moderne et contemporaine, mais non rue d’Ulm, où - l’épreuve scientifique du dernier concours littéraire en comportant une ayant été annulée à la suite d’une erreur d’énoncé que Charles avait corrigée en lisant le sujet ensuite aisément traité ‑ il renonce tant au recours administratif qu’on lui dit pourtant gagné d’avance, qu’à la poursuite de son projet de devenir un philosophe, tout en gardant son intérêt pour les problèmes posés par la connaissance scientifique, et qu’il retrouverait par l’histoire. Incident non mineur, puisqu’il révéla une vocation : celle d’un solitaire acharné à poursuivre son but, mais un peu en marge des institutions établies, devenues pour lui objet d’un certain doute. Son père appartenant à la Justice militaire l’avait fait souvent changer certain doute. Son père appartenant à la Justice militaire l’avait fait souvent changer de lycée (où ses premières années avaient été à peine médiocres avant le redressement final), mais aussi lui avait ouvert l’esprit aux drames et aux grands procès politiques de l’entre‑deux‑guerres, notamment dans l’Allemagne occupée et déjà lourde de violences. Charles Morazé a passé sans peine les trois certificats de la licence d’histoire ; reste la géographie où il lui faut tout apprendre. Mais Emmanuel de Martonne et Albert Demangeon se prennent d’amitié pour ce néophyte qui obtient l’autorisation de profiter du séjour de son père au Quartier Général des Forces de l’A.O.F. pour consacrer à l’étude de Dakar son diplôme d’Études Supérieures. Il en tire ensuite pour les Annales de Géographie un article qui sera repris par de nombreux périodiques, notamment aux États‑Unis. Aussi quand au lendemain de la guerre, des historiens français ‑ parmi lesquels Robert Fawtier ‑ souhaiteront que le Comité International des Sciences Historiques fût reconstitué par un secrétaire‑général français, Charles Morazé sera‑t‑il aussitôt agréé par le président de l’ancien Comité qui l’invitera à Washington.

Reste l’épreuve de l’agrégation. Son mémoire de diplôme a fait sensation parmi les Sorbonnards, qui à l’envi désirent entrer avec lui en équipe pour la préparation du concours. Ce sont finalement Philippe Wolff et André Bazin qui l’emportent ‑ et il convient au passage de saluer la mémoire de ce dernier qui fut un loyal et vaillant coéquipier, mais que la chance ne favorisa point, puisqu’il s’effondra physiquement à la fin de l’année, fut fait prisonnier en 1940 et, alors qu’il avait conquis lui‑même l’agré­gation, mourut prématurément en pleine classe.

Car le régime de travail, inspiré par Charles Morazé, accepté par ses compagnons, est rude. Toute la matière des manuels de base est supposée connue ; l’ensemble des cours (sauf ceux, trop denses, de Georges Lefebvre et Pierre Renouvin) selon un système alternatif, et le reste de la bibliographie sont répartis entre les trois coéquipiers qui, à partir de leurs notes, se présentent mutuellement des exposés tous les soirs jusqu’au delà de minuit.

La réclusion quasi‑totale à laquelle cette ascèse condamne Charles Morazé ne l’empêche pas de ressentir très vivement les plus graves des événements qui marquèrent cette année. En mars 1936, la remilitarisation de la rive gauche du Rhin suscite entre les trois amis des conversations passionnées, où Charles Morazé, nourri de ses souve­nirs de Rhénanie, fait preuve d’une lucidité angoissée, qu’après coup il est aisé de trou­ver naturelle, mais qui s’opposait tout de même à l’état d’esprit généralement répandu.

En août 1936, un succès éclatant ‑ qu’à la suite d’une leçon en Sorbonne lui avait publiquement prédit un de ses maîtres, Jérôme Carcopino, ‑ assure à Charles Morazé la revanche de son « échec » à la rue d’Ulm. Cacique dès l’écrit, il termine premier du concours, malgré des leçons d’oral dont les sujets ne peuvent être considérés comme particulièrement favorables. Il obtient un total de 75 points sur 100, avec une confortable avance sur le second. Ses camarades d’équipe ‑ non moins certes que les membres du jury ‑ restèrent frappés par la vigueur et la maturité de pensée dont il n’avait cessé de faire preuve ; certains aspects de sa pensée, de sa méthode historique, se révélaient déjà fortement élaborés.

Ce brillant succès destinait Charles Morazé à la Fondation Thiers où il n’entrera pourtant qu’en 1938. Entre temps, désireux d’entreprendre une thèse sur l’industrie du Nord et ses origines au XIXe siècle, il aura obtenu d’être nommé au Lycée Faidherbe à Lille dans des conditions lui permettant de venir régulièrement à Paris où le gouver­neur, récemment nommé par Léon Blum, a ouvert au jeune historien les archives de la Banque de France. Mais le temps n’était plus aux carrières tranquilles. Dès septem­bre 1939, c’était la guerre. Mobilisé dans l’Intendance, Morazé ne tarda pas, pour échapper à la démoralisation de la « drôle de guerre », à se porter volontaire pour la fondation au IXe Corps de groupes francs, à la tête desquels il prit part aux combats de Lorraine de l’automne 1939 de façon assez héroïque et intelligente pour y gagner une citation à l’ordre de l’armée. II racontait alors quelle durable impression il avait éprouvée, au retour d’une nuit de combat, au spectacle d’une chambrée où manquait la moitié des hommes, et où un jeune soldat survivant pleurait ses camarades. Symbole, pour Morazé, des grandes « saignées » qu’avaient représentées pour la France les guerres modernes, et surtout celle de 1914‑1918. C’est là un des points autour desquels s’est ensuite ordonnée sa méditation sur le destin français.

Au moment de l’armistice de juin 1940, le secrétaire général de la préfecture de l’Indre‑et‑Loire, Léon Gonzalve, nommé en pleine débâcle préfet de l’Indre, demanda à Charles Morazé de le rejoindre à Châteauroux pour y diriger le ravitaillement. Quelques mois plus tard, ils se transportaient à Tarbes, comme préfet et comme chef de son cabinet. Le général Laure, chef de cabinet du maréchal Pétain, qui avait remarqué Charles Morazé durant la « drôle de guerre », lui offrit de venir le seconder. Il pensait, comme beaucoup, que le renvoi de Pierre Laval, le 13 décembre 1940, allait ouvrir la possibilité d’incliner le maréchal Pétain à renouer avec Londres et à ménager l’avenir de la France, quitte à accepter, dans la situation de l’hiver 1940‑1941, un double jeu, qui s’avéra rapidement impossible. Charles Morazé se contenta donc d’accomplir sa tâche tarbaise avec un patriotisme ombrageux, qu’éclairait sa lucidité ancienne déjà à l’égard du nazisme. En fait, il vit là l’occasion de servir dans un département que sa situation à la frontière de l’Espagne faisait traverser par des efforts de liaison avec les Alliés. Quelques mois plus tard, alors que devenait plus étroite la marge de manœuvre, et après avoir songé à se faire nommer en Afrique du Nord, dont il pressentait le rôle stratégique, Charles Morazé regagna la fondation Thiers (octobre 1941).

Il y demeura deux ans et s’y plut beaucoup. Il avait trouvé là le lieu idéal d’une réflexion sur le passé et le présent, grâce à une bibliothèque solennelle et vieillotte à laquelle personne ne s’intéresse, sauf lui, mais alors passionnément. N’est‑elle pas le résumé de ce xixe siècle dont il veut tout lire depuis que la Banque lui a fermé ses portes ? À partir de ce refuge où il bénéficie d’une totale liberté, il noue les contacts imposés par la situation du pays. S’ouvre alors une période de réflexions : qu’est‑ce qu’une crise économique ? Comment dégénère‑t‑elle en guerre ? Pourquoi faut‑il payer de si haut prix le progrès des technologies ? Autant de problèmes qui ne cesseront plus de hanter cet esprit partagé par l’audace et l’anxiété. Après un exposé et des débats publiés dans les derniers mois de la paix par la Société d’Histoire Moderne, Charles Morazé fait parvenir un important article à l’Economic History Review qui le publie en pleine guerre. Ses liens avec Cambridge ‑ notamment avec John Clapham l’historien de la Bank of England ‑ lui en valent de nouveaux avec les États‑Unis, notamment avec John Nef, auteur d’un livre fondamental The rise of the British cool industry. Grâce à ce dernier, il deviendra un habitué de Chicago, du « Committee on Social Thought », puis du « Committee of Human Understanding », deux organismes dus au même John Nef, un ami pour toujours.

Mal à l’aise dans l’accumulation des savoirs de détail, Charles Morazé fera dès lors prévaloir le souci de les organiser pour comprendre quelque chose aux destins tumultueux et contradictoires des peuples. Ces recherches interprétatives le mettent à la poursuite des permanences du devenir et des méthodes propres à les saisir. Ce qui oriente durablement son oeuvre : approfondir la description des faits, dans le sens de la généralité ; rechercher des lois de la contingence et parvenir à leur donner une formulation logique ; rapprocher, à travers les époques, les significations convergentes, découvrir, au‑delà des rythmes historiques à la taille d’une vie humaine, des mouvements d’une autre ampleur. Ce que recherchait alors la philosophie de l’histoire ; mais c’est un terme que Charles Morazé n’a jamais employé, car il s’est voulu toujours plus « scientifique » que « littéraire », logicien, mathématicien, biologiste plus tard, à vrai dire homme d’une curiosité universelle, que n’arrêtent pas les bornes des disciplines académiques.

Déjà, à la Fondation Thiers, il était parti à la recherche de la rationalité des développements historiques, si ce n’est de leur nécessité. II a commencé en 1942, de façon révélatrice, par une étude sur un sociologue : « Essai sur la méthode de François Simiand ». À la même époque, il exposait aussi les idées directrices de deux ouvrages postérieurs : Introduction à l’Histoire économique (1943), qui est une longue réflexion sur la méthode, et La France bourgeoise (1946). Non pas « la bourgeoisie française », qui ne serait qu’un chapitre de sociologie, ou bien un épisode, mais la France telle que l’a faite la bourgeoisie, ou bien encore la composante bourgeoise permanente de la France. Livre d’historien, mais tout entier tourné contre l’historicité, plus sûrement encore contre l’historicisation, contre la dissolution du devenir dans la suite événementielle. Contre quoi Morazé établit la permanence d’une structure sociale et morale, économique aussi. Voici un auteur qui choisit ses titres et y renferme son secret. D’autres se cachent derrière des titres volontairement anodins, lui aime les titres qui parlent à l’imagination, qui tiennent de la formule lapidaire et qui suscitent les interprétations. Leur concision attire comme l’équation d’une énigme, elle résume en un tracé dépouillé mille conclusions partielles, comme une courbe statistique, qui veut être expliquée, ou plutôt comme un élément de courbe, qui incite à continuer, ou à extrapoler.

En octobre 1942 commencèrent, à la demande de Roger Seydoux, les conférences aux Sciences Politiques et, en octobre 1943, un cours général qui devait durer plus de vingt ans : la France, étude économique et sociale. Peu après Morazé assurait aussi un enseignement à la section des Sciences Politiques installée à Lyon. Au printemps de 1943 on lui offrit de partir pour Londres. Dans les avions, fort rares, qui assuraient les difficiles liaisons de ce temps‑là, les places étaient comptées. Le président Queuille, qui désirait partir, était, ce soir‑là, en surnombre. Charles Morazé, dont l’heure optimale était entre temps passée, lui céda sa place.

Ce désistement, sans lequel Charles Morazé eût peut‑être connu une carrière politique, trouve une récompense inattendue. Paul Mazon, directeur de 1a Fondation Thiers, appelle l’attention de Mario Roques, président de la Quatrième Section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes sur un pensionnaire dont il avait suivi les travaux et lu les manuscrits. Présentée par E. Coornaert, et appuyée par le président, cette jeune candidature est acceptée à l’unanimité, face à des concurrents pourtant plus réputés. Charles Morazé succédera à Adolphe Landry pour assurer la seule direction d’Etudes consacrée alors aux temps actuels, au milieu de philologues, d’orientalistes et de médiévistes. Charles Morazé se montrera reconnaissant de cette confiance en décidant de rester fidèle à cette Section Historique et Philologique, même après qu’il aura obtenu la création de la VIe section. Aujourd’hui encore, alors que cette même VIe section est devenue Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Charles Morazé, dont les travaux ont là leur véritable place, ne s’y emploie qu’à titre de directeur d’études détaché.

Malgré les précautions dont il s’entoure, et qu’il recommande autour de lui, trop de ses auditeurs devenus ses confidents ont été arrêtés ou sont inscrits sur la liste des suspects, pour qu’il puisse poursuivre son enseignement public à Paris et même à Lyon où Roger Seydoux a mis en place une extension ‑ et un refuge ‑ des Sciences Po. - refuge éphémère en un des hauts lieux de la Résistance où il rencontre, entre autres, Claudius Petit, que ses activités combattantes n’empêchent pas de méditer et discuter de l’étrange morale de ces obscurs combats, et de ce qu’il faudra faire pour reconstruire un pays où les villes devront devenir des cités heureuses. Au moment du débarquement, Charles Morazé a dû aussitôt quitter ses amis qui l’hébergeaient rue de Longchamp. Mario Roques l’a prévenu à temps que deux policiers sont venus le chercher à la Sorbonne à l’heure affichée de son séminaire. D’un logement sous les toits de la rue Mazarine qu’un camarade a du quitter, il « dirigera » alors une « section » si tant est ‑ comme il le racontait lui‑même ‑ qu’elle ait jamais obéi, tant deviendront désordonnés les coups de feu que chacun prétend faire ‑ hélas ! à péril de vie ‑ et surtout trop nombreux les nouveaux venus se hâtant au secours de la victoire et dont le plus sincère enthousiasme ne remplace pas l’impréparation.

Paris libre, Charles Morazé se retrouve dans l’armée régulière. Il participe alors à des missions d’inspection, dont il dirige la dernière, destinées à faire « rentrer dans le rang » des formations de guérilla peu enclines à se plier aux règles administratives de l’Intendance Militaire ! Ces missions concernent tous les départements entre Loire et Pyrénées. La tâche est malaisée au milieu de « combattants » qu’André Malraux est loin d’avoir tous entraînés sur le Rhin, et dont certains règlent leurs comptes après de rapides condamnations à mort. Charles Morazé ramène de cette étrange expérience des anecdotes instructives et parfois pittoresques, mais aussi des leçons de politique. Avec quel art consommé de Gaulle tantôt exige et tantôt cède, jusqu’à ce que son autorité s’impose aux grands et petits potentats dont l’ambition souvent dérisoire, et parfois cruelle, tire parti d’une situation confuse et désordonnée.

Puis une visite des lignes entourant la Rochelle et l’ennui de leurs mornes combats font revivre en lui d’autres nostalgies. Aussi puisque l’administration a presque repris ses droits, et que les trésoriers payeurs sont assez bien gardés pour ne plus craindre d’attaques à main armée, Morazé se rend auprès du général de Lattre qui l’autorise à monter à Strasbourg menacée par l’offensive von Rundstedt et qui attend la division Leclerc. Séjour émouvant dans la ville qu’une partie de la population a quittée, dans l’hiver glacé et enneigé de ce Noël 1944.

Le front réassuré, on s’inquiète en haut lieu du comportement insolite de ce fonctionnaire d’Intendance. Le général Juin le fait rappeler à Paris où ‑ à titre d’officier supérieur « faisant fonction » ‑ on lui confiera le soin de constituer, à l’Etat‑Major Général, un Bureau des Etudes Allemandes.

Il étudie alors et fait admettre les grandes lignes d’un vaste projet : profiter de la débâcle matérielle et morale de l’Allemagne pour nouer avec ses travailleurs et ses ingénieurs une politique industrielle commune destinée notamment à doter le Sud‑Ouest français des activités industrielles qui lui manquent et que les perspectives pétrolières promettent. Il faut malheureusement convenir que de si grandes affaires ne se mènent pas si vite. L’ambassadeur Berthelot, son ami, revenu de déportation et chargé au niveau gouvernemental des Affaires Allemandes, lui fait partager ses doutes : l’opinion française ne voudra pas si tôt associer des Allemands à des développements français, et d’ailleurs ces mêmes Allemands seront‑ils toujours aussi disposés à compenser par leur travail les destructions causées par leur guerre ? Au demeurant, au‑delà du Rhin, et notamment à Ludwigshafen où il se rend, Charles Morazé s’aperçoit que les instructions venues d’en haut sont parfois étrangement exécutées : « récupérer » à bon compte des machines devient pour certains bonne affaire, grâce à la faiblesse des réseaux de contrôle. Après de longs débats avec le général de Lattre à Constance, et plusieurs entretiens avec le général Béthouard à Innsbrück et à Vienne, Morazé juge que l’action telle qu’on peut la mener, ne vaut pas qu’on le retienne longtemps loin de ses tâches civiles. Cette expérience de quelques mois aura pourtant été pour lui intellectuellement féconde. II en tirera ‑ outre une assez exceptionnelle expérience vécue de l’action militaire, administrative et politique, d’où lui viendront ses réflexions sur le fait historique ‑ une théorie des deux France ‑ industrielle au Nord‑Est, rurale au Sud‑Ouest et d’un déséquilibre, plus tard relatés dans Les Français et la République.

Voilà donc Morazé revenu à l’étude et à l’enseignement : prendre conscience de l’événement, essayer de le comprendre. Par exemple comment le régime hitlérien a été rendu possible dans un pays de tradition humaniste et savante. Comment la science rend les guerres plus affreuses, alors qu’elle devrait aider à les rendre impossibles. Comment les peuples d’Occident se sont affrontés et ruinés deux fois de suite en trente ans, contre toute saine logique et tout souci de l’avenir, comme si un Génie de la destruction avait habité l’Europe.

Aux Sciences Politiques se poursuivent les réformes souhaitées par Charles Morazé depuis qu’il professait à l’Ecole, notamment avec la création d’une année préparatoire. Il s’agissait de donner aux bacheliers de quoi comprendre mieux le monde dans lequel ils vivaient, c’est‑à‑dire surtout de l’économie et de l’histoire. Les cours en étaient confiés à trois hommes : Pierre Renouvin pour l’histoire politique, Jean‑Jacques Chevalier pour l’histoire des idées, Charles Morazé pour l’histoire économique. C’est à Pierre Renouvin, que Morazé devait son entrée dans une maison où plusieurs amitiés lui sont alors de grand secours, celles de Roger Seydoux et d’André Siegfried. Au moment de la transformation de l’ancienne École en Fondation Nationale, Charles Morazé doit convaincre beaucoup de sceptiques avant que la nouvelle institution - au conseil de laquelle il figure toujours comme membre fondateur ‑ engage des recherches et des publications qu’il inaugure, et qui devaient donner naissance tant à la Revue Française de Sciences Politiques, qu’aux collections d’ouvrages dont nul ne conteste plus l’importance. Lors de ces premières discussions peu d’interlocuteurs pensaient que les tout premiers et modestes essais seraient suivis de tant d’autres qui vaudraient fina­lement à la Fondation de devenir son propre éditeur, sur le modèle d’une University Press.

Toujours hanté par les mêmes préoccupations ; Charles Morazé s’inquiète de ce qu’un isolement de quatre longues années a pu faire de l’enseignement français. Les jeunes bacheliers formés pendant la guerre, que savent‑ils du monde soudainement ouvert devant eux ? Et ne fallait‑il pas aider aussi les maîtres dans leurs tâches ? Fallait‑il tout consacrer à l’érudition quand il était si nécessaire également de diffuser les connaissances dont le volume, brusquement agrandi, requérait un grand effort sélectif ? À l’appel de Philippe Wolff, Charles Morazé répond en participant ‑ avec Jacques Bertin connu pendant la guerre comme merveilleux fabricant d’« Ausweis » et désormais destiné à transformer la cartographie ‑ à la composition de manuels d’histoire dont la librairie Armand Colin veut bien assurer la charge, bien que leur contenu désoriente les habitudes et que le nombre des exemplaires gratuitement distribués aux enseignants soit anormalement grand par rapport à celui dont les élèves se verront recommander l’achat.

Où trouver le temps de tout faire dans cette rude période de la reconstruction ? D’un côté les grands auditoires de la rue Saint‑Guillaume, parallèlement les discussions en petits groupes de l’Ecole des Hautes Etudes : deux directions d’une vie et d’une oeuvre. D’un côté la France économique ‑ et politique ‑ et l’enseignement des origines du capitalisme actuel ; de l’autre une recherche sur les chemins de l’invention et du progrès des sciences ; sur le rapport événement‑raison, en un mot sur une logique du devenir.

Cependant on ne cesse de penser à lui de divers côtés. Christian Fouchet, un ami pour toujours depuis le jour où il assista aux leçons d’agrégation d’un camarade rencontré dans un groupe de travail sur la diplomatie, vient lui faire part du désir du général de Gaulle : demander à Charles Morazé de devenir le conseiller économique du président du R.P.F. Mais le dialogue tourne court : « Vous allez entrer dans l’Histoire » ‑ « Comment y entrerai‑je quand je la comprends encore si mal ! »

Léon Blum aussi semble avoir apprécié un auteur qu’il n’a rencontré qu’à deux ou trois reprises mais qu’il a lu et assez amicalement jugé pour le qualifier « d’un des esprits les plus indépendants de ce temps » au cours du discours prononcé au grand amphithéâtre de la Sorbonne pour l’anniversaire de la Révolution de 48, et où il cite deux extraits d’un article publié peu avant par le jeune historien dans « Le Monde ».

Mais Morazé reste fidèle à sa retraite tourangelle dont aucune sollicitation ni cérémonie ne le fait sortir, sauf à se consacrer deux jours par semaine à Paris pour séminaire et cours, pour se ravitailler en livres, pour suivre les affaires, et notamment les publications des Sciences Politiques et aussi des Annales, qu’il a fait confier au même Armand Colin, lequel avait eu le mérite d’accueillir en son temps le projet de Marc Bloch et Lucien Febvre. Dans un si court séjour, il ne lui reste que la nuit pour seconder Jacques Bertin à mettre au point ses méthodes graphiques, méthodes indispensables pour rendre visuelles les immenses données statistiques, mal appréhendées sans cela dans leur vogue grandissante.

Retraite convenant à un homme qui refuse d’être happé hors de ses réflexions ; demeure vétuste, jardin désuet où ses parents ont dû se réfugier après avoir été chassés de chez eux par la Gestapo, et où il recevra quelques visites : celle de Julian Huxley, ou de l’équipe d’un grand hebdomadaire américain désireux d’obtenir de lui interview, refusé, et droit de photographier, accordé de mauvaise grâce, et pour sa collection personnelle.

Déplacements à Paris ou à l’étranger sont ainsi strictement mesurés. Cependant Charles Morazé se rend aux Etats‑Unis, où Claude Lévi‑Strauss, alors conseiller culturel, l’a fait inviter par une « université d’été » qui, au pied des Montagnes Rocheuses, associe des spécialistes des affaires internationales venus de toute l’Amérique et d’Europe occidentale. Il y est un des rares Français à fouler les traces des anciens trappeurs de Colbert. Il bénéficie également d’une fellowship de la Fondation Rockefeller, qui lui permet de rencontrer de grands physiciens atomistes. Il est d’ailleurs aussi convié dans plusieurs pays d’Europe orientale : ainsi en Pologne est‑il le seul participant occidental d’un colloque regroupant à Varsovie des représentants des républiques populaires autour d’envoyés de l’Académie des Sciences d’Union Soviétique. Mais Charles Morazé entreprend de mettre au service d’institutions nouvelles les amitiés qu’il s’est ainsi acquises. Introduit par Roger Seydoux dans la Commission nationale et dans la délégation destinée à fonder l’U.N.E.S.C.O., il devient un des interlocuteurs de Joliot‑Curie auquel a été confiée la transformation de la Caisse de recherche en C.N.R.S ; il se fait l’avocat auprès de Pierre Auger, directeur de l’Enseignement Supérieur, tout disposé à l’écouter, de la création à l’Ecole des Hautes Etudes d’une Sixième section destinée aux Sciences Économiques et Sociales. Lui est laissé le soin de convaincre ses collègues et le ministère des Finances, d’abord réticent, de reprendre en charge les frais d’un organisme auquel la Fondation Rockefeller fournirait seulement de premiers crédits. Parvenu à ses fins, il opte pour définir le nouvel organisme, selon des vues dont il avait souvent discuté avec Marc Bloch.

C’est à propos d’un article que Marc Bloch avait consacré à la première leçon d’agrégation de Charles Morazé, que ce grand aîné et ce jeune cadet s’étaient connus. Pendant la guerre Morazé avait été rendre visite à cet historien renommé dans son exil de Montpellier, puis dans sa retraite de la Creuse. L’auteur de L’Étrange défaite reprenait les réflexions sur la recherche et l’enseignement au point où Ernest Renan les avait laissées au lendemain de la guerre de 1870. Si les défaites militaires ont d’abord des causes militaires, d’autres entrent en jeu. La nature du savoir d’un pays en commande les destins. Marc Bloch allait, au Fort de Montluc, payer de sa vie une participation particulièrement active à la Résistance où, disait‑il, il avait trouvé plus de satisfaction dans le risque que dans les discussions concernant les réformes universitaires dont il avait été chargé. C’est par Marc Bloch que Charles avait été introduit auprès de Lucien Febvre. Entre eux deux l’accord s’était aussitôt fait : toute l’histoire est d’abord relative à l’époque où elle est écrite ; toute interprétation du passé en est aussi une du présent ; l’histoire n’est pas une discipline comme les autres : elle a besoin de toutes les autres. Quand les Annales sortiraient de la semi‑clandestinité des Cahiers, elles reprendraient le combat sous un sigle nouveau, non plus Annales d’Histoire Économique et Sociale ‑titre inspiré par les Annales de Géographie, auxquelles donc elles se juxtaposaient ‑ mais Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, titre englobant tout. Ce sont ces mêmes trois mots que Charles Morazé demanda à Pierre Auger d’inscrire dans le texte régissant la Sixième Section. Se croyant assez rassuré par ces deux définitions identiques, Morazé continuera d’aider de l’extérieur le nouveau bureau qui avait la lourde tâche de développer l’institution. Mais, pour lui, un retour à l’isolement lui paraît indispensable à ses nouvelles investigations. Il participera donc encore à des discussions orales et écrites, et parfois non sans vivacité, mais s’en tient fermement à son propos de laisser à Lucien Febvre et à Fernand Braudel toute autorité de poursuive une entreprise dont il leur demeurera reconnaissant jusqu’au bout d’avoir accepté la responsabilité.

C’est alors aussi que Charles Morazé fonde l’association Marc Bloch, qui à ses débuts réunit des maîtres de l’Université française et du Collège de France pour promouvoir les nouvelles sciences sociales et associer Français et étrangers à ces progrès. Par la suite, cette Association deviendra un prolongement commode de la VIe section.

Cependant, rentré de New York, entouré d’une notoriété qui jouera un grand rôle dans le renouveau des études sociologiques, Georges Gurvitch avait lui aussi entrepris de créer à Paris, sous forme d’association, une École des Sciences Sociales. La nouvelle Sixième Section fera tourner court ce projet ; était‑ce à bon droit ? Charles Morazé s’inquiétait qu’aux États‑Unis les sciences sociales appartinssent à une Faculté et l’Histoire à une autre. Il lui avait semblé que l’originalité française se devait à tout prix de réunir des disciplines seulement capables de végéter si elles ne se concertaient pas constamment. Par la suite il fallut s’inquiéter d’un autre danger : que les historiens ne tirent pas trop exclusivement à eux les avantages d’une institution dont ils avaient constitué d’emblée les nouveaux maîtres. Encore fallait‑il pour éviter ce péril que les autres domaines d’un même savoir prissent force, et que notamment la pensée économique française fit preuve d’une vigueur que les années précédemment vécues n’avaient pas trop favorisée. Tant bien que mal, au milieu de difficultés et retards dus à la force des choses et à celle des habitudes, le pari fut tenu. Sous la présidence de Lucien Febvre puis de Fernand Braudel, la nouvelle institution allait connaître un développement hors de pair et souvent envié hors de nos frontières.

Mais revenons‑en aux années d’après‑guerre où tant d’espérances naissaient. Cependant que le pays se reconstruisait et reprenait contact avec le monde anglo-saxon, il en arrivait des disciplines nouvelles : sociologie du travail, du comportement, applications de la psychanalyse. Les sciences sociales et les sciences humaines cherchent à se constituer. La connaissance des hommes commence à devenir objet de science. Mouvement auquel l’histoire ne demeurait pas fermée, car les cloisons entre les disciplines apparaissent surannées. On tend vers une histoire polymorphe et « flexible » où auront à dire leur mot économistes, sociologues, historiens des arts et des techniques. Entre Fernand Braudel et Lucien Febvre, Charles Morazé se voudrait l’homme de multiples dialogues qu’il n’a en fait jamais cessé d’être. Son entrée à la co‑direction des Annales eut valeur de symbole dans le monde des historiens.

Au‑delà des travaux et des cours, s’ouvraient dans les mêmes années, les perspectives les plus larges, dans lesquelles Morazé, explorateur passionné, homme de science et d’une sensibilité toujours en éveil, partit plus d’une fois en éclaireur. II avait aussi engagé le dialogue avec les atomistes du projet Manhattan, sur les responsabilités de la nouvelle physique, sur les craintes et les émerveillements faisant l’objet de conversations avec Joliot‑Curie, Pierre Auger et Francis Perrin. Eux demandaient qu’on leur expliquât le sens de ce,qu’ils cherchaient et, plus encore, de ce qu’ils produisaient. Sciences humaines, sociales, historiques et prospectives réunies auront ici besoin de toutes leurs richesses combinées pour ébaucher une réponse.

Appelé à l’U.N.E.S.C.O, dès le moment de sa fondation, Morazé y a travaillé, sous la présidence de Julian Huxley, au projet d’une Histoire du Développement Scientifique et Culturel de l’Humanité, première encyclopédie historique moderne avec, au moins, deux directions nouvelles : tous les continents et tous les peuples y étaient considérés ; les collaborateurs, pour la première fois, étaient recherchés dans tous les continents. Mais l’originalité de l’ouvrage sera surtout qu’en dépit d’innombrables réunions d’experts ayant conclu à limiter le projet à l’histoire des sciences et des techniques, Charles Morazé prétend que rien n’y sera compris si on ne tente pas de les restituer dans une réflexion globale sur les sociétés et leurs manières de vivre et de penser. A travers des difficultés dont toutes ne furent pas correctement surmontées, notamment quand, des travers venus d’une conception trop limitative, on tomba dans d’autres, la rendant trop ambitieusement générale. Paulo Carneiro, président de la Commission, ayant sauvé ce qui pouvait l’être, Morazé en obtint que fussent créés les Cahiers d Histoire Mondiale et que la direction en fût confiée à Lucien Febvre.

Entre 1947 et 1951 après d’autres voyages outre‑Atlantique, aux Etats‑Unis, il est appelé au Brésil, nouvelle expérience dont les conséquences apparaîtront dans les ouvrages des années 50.

Aux Etats‑Unis, aux Universités de Harvard, de Columbia (New‑York), de Californie, à Berkeley, de Johns Hopkins (Baltimore), de Cornell (Ithaca) etc .... Morazé découvrait des instituts et des orientations de recherche, dont les Européens réfugiés aux Etats‑Unis durant la guerre pouvaient rendre l’idée à l’Europe. C’était, à la vérité, après la crise de 1929‑1930, avec l’arrivée de nombreux savants qui fuyaient l’Europe, avec la guerre et les problèmes posés par elle, que les Universités des Etats‑Unis avaient fait de grands pas en avant. L’économie et la politique nord‑américaines passionnaient l’invité français, qui trouvait là des éléments de compréhension de son propre pays.

Cela vaut aussi bien pour les séjours de Charles Morazé au Brésil, la première fois en 1948 ; puis deux ans durant à titre de professeur titulaire à l’Université de Sâo Paulo. Il a retrouvé là‑bas, dans la constitution du pays, ses lois et ses pratiques politiques, des images inattendues, déformées, exagérées, de projets et d’idéaux importés d’Europe. L’observateur y trouvait l’occasion d’étudier la distance entre le rêve et la réalité, les lois et leur application. Le rêve se trouve détourné de son but, comme si l’histoire n’en faisait qu’à sa tête. Déracinés et transposés, les projets ne sont plus efficaces ; l’écart est trop grand, et il se peut qu’arrive juste le contraire de ce qui avait été programmé. Au Brésil, les révolutions démocratiques ont, plusieurs fois de suite fait naître des dictatures. De ces réflexions menées en commun avec élèves et collègues, et prolongées autant qu’il se pouvait dans les milieux littéraires, économiques et politiques, Charles Morazé allait tirer un nouveau livre, Les Trois Ages du Brésil, expliquant comment avait été prévisible le retour de Getulio Vargas au pouvoir et annonçant les difficultés à venir de l’esprit démocratique, dans un pays où coexistent effectivement au moins trois manières de vivre et de sentir, éloignant l’espoir d’appliquer tel quel un modèle européen devenant lui‑même et de ce fait fort sujet à caution. L’autre objet d’étude qu’offrait le Brésil était le sous‑développement, dont on commençait à s’occuper alors, et dont une juste mesure détermine le succès de tout transfert. Vingt ans après ses premiers voyages au Brésil Charles Morazé, quand il s’occupera de l’I.E.D.E.S., retrouvera ces questions.

De façon plus immédiate, l’expérience acquise au Brésil aura enrichi ses réflexions sur la vie politique française. Dans la société sud‑américaine, avec ses contrastes, ses distorsions et sa mentalité politique propre, l’observateur apercevait, grossis et soulignés, certains traits de la politique française. Ainsi la prolifération des lois, qui sont loin d’être toutes appliquées, mais qui constituent un édifice rassurant, pour une démocratie formaliste, mais fragile. La faiblesse s’orne de précautions constitutionnelles ; la sémantique politique se vide de l’intérieur ; la distance du droit au fait devient contra­dictoire. C’est justement au retour du Brésil que commença la préparation de Les Fran­çais et la République (1956).

II faut tenir grand compte aussi d’une expérience politique directe au temps du ministère Mendès‑France, soit de 1952 à 1954, et spécialement pour ce qui est de la décolonisation en Afrique du Nord. En effet Charles Morazé avait incité son ami Christian Fouchet à entrer dans le gouvernement Mendès‑France pour y être ministre des affaires Marocaines et Tunisiennes. L’ancien secrétaire général du R.P.F. assurait la majorité du gouvernement non sans courir des risques du côté de Charles de Gaulle. Christian Fouchet, inspiré par Morazé, eût voulu faire collaborer au progrès de la décolonisation deux hommes et deux politiques dont la division méritait d’être évitée. Opposés ils auraient en effet rendu impossible l’évolution vers l’indépendance, en Tunisie en particulier. Sur ces affaires Charles Morazé, officiellement ou non selon les moments, a pu exercer son influence.

Avant d’écrire Les Français et la République, il avait aussi mis en valeur le rôle déterminant que jouaient les partis du centre dans le système parlementaire « à la française ». Au parlement français en effet une aile gauche et une aile droite se tenaient ‑ et se tiennent encore ‑ en équilibre. Pour faire une majorité, il faut avoir recours aux groupes du centre, et sortir du tête‑à‑tête gauche‑droite. Les hommes des centres tenaient leur force de leurs possibilités de négociation, les uns plus vers la gauche, les autres vers la droite, ou bien des deux côtés à la fois. Ils fournissaient ainsi la majorité des ministres. Cette « loi des centres » était la marque du parlement français, très différent sur ce point du britannique.

Un an avant le revirement de 1958 et le retour du général de Gaulle, Charles Morazé publiait le plus important de ses ouvrages d’histoire : Les bourgeois conquérants (1957). Quatorze ans après son Introduction à l’histoire économique il donnait un exemple éclatant d’une nouvelle méthode historique « globale », où l’économique est déterminant, mais pourtant ni seul ni toujours essentiel. Le livre est une étude sur l’essor, au XIXe siècle, de cette Europe industrielle, romantique et réaliste, bourgeoise quand elle est libérale, mais aussi quand elle se livre à des impérialismes meurtriers. Étude élargie, dans le cadre de la liberté d’entreprise, à un examen des rapports invention‑production, durant les temps conduisant de Newton à Einstein. Œuvre d’un système social et conceptuel, l’expansion bourgeoise y apparaît dans son universalisme, comme un succès à l’échelle mondiale. Pourtant l’avant‑propos conclut : « Déjà s’estompe dans le passé ce siècle qui prétendit, à lui seul, peser aussi lourd que tout le reste du temps humain ».

Entre temps Fernand Braudel avait conçu le grand projet d’une Maison des Sciences de l’Homme. Secrétaire puis président de la Sixième Section, il avait réussi à la faire admettre au milieu des institutions existantes ‑ certaines irritées, d’autres méfiantes. En outre cette nouvelle section ne disposait pas de locaux ; n’était‑ce pas régler d’un coup deux problèmes que d’associer tous les intéressés parisiens à une réalisation commune d’extension prévue en province ? L’idée était de réunir des recherches en un même lieu et de les promouvoir en les accordant. Appelé à la rescousse, Charles Morazé s’occupe du statut. C’était en 1954 et la IVe République voyait grand ; les crédits immédiatement obtenus prévoient qu’un vaste centre serait établi au Sud de Paris, une antenne occuperait la place de l’ancienne prison du Cherche‑Midi. II fallut en rabattre, surtout après 1962 ; que de traverses jusqu’à ce que, grâce à Christian Fouchet, soit obtenu enfin un arbitrage, mais réduisant la Maison à ce qu’elle est.

Etait‑il moins urgent, en 65 qu’en 55, d’aider économistes et sociologues, historiens et spécialistes des aires culturelles à rassembler et coordonner tout ce qui contribue à connaître et à comprendre le monde en transformation ? Quel dommage de n’avoir pas donné suite plus tôt et plus complètement au projet accepté d’emblée, tant par Pierre Mendès‑France que par son ministre Jean Berthoin : eux étaient sensibles à ce qu’annonçaient de transformations profondes les échecs diplomatiques et militaires marquant la fin de l’ère coloniale, pour une Europe occidentale qui, pourtant, retrouve et dépasse son ancienne prospérité industrielle. Hanoï, Bandoeng, Dien‑Bien‑Phu, Tunis, Rabat, Alger, l’écho des alarmes se rapproche. Dans quelle mesure la prospérité de la nation restera‑t‑elle conciliable avec la perte de son prestige et le rétrécissement de son ancienne domination ? On s’en inquiète alors et on se préoccupe pour un temps des diagnostics suggérés par ceux qui scrutent le sous‑sol des événements. Mais quand la crue de l’adversité devient étale, quand le pays réduit à ses frontières naturelles n’en profite pas mieux des essors de l’abondance, il faut alors à l’homme d’Etat une particuliére clairvoyance pour se demander si les transformations des équilibres mondiaux n’affecteront pas tôt ou tard le dynamisme économique d’un pays développé. Un Premier Ministre, déjà fort occupé avec l’éploiement industriel et la remontée en surface des considérations électorales, n’a plus guère de patience pour dialoguer avec les sciences de l’Homme. Quelles informations en attendre quand tous les intérêts convergent vers le pouvoir, le renseignent et le sollicitent ? Le reste paraît affabulation d’intellectuels, et peut le devenir en effet dans le ghetto où ces derniers s’enferment tout autant qu’on les y enferme. Cela jusqu’en 1968 ; faute qu’un style correct d’échange et de concertation ait été élaboré à temps, tout le monde parlera à la fois et personne ne comprendra plus, avec pour résultat d’aggraver le malentendu. Le peu qu’on puisse savoir et prévoir des événements est sans prix au regard de ce qu’il faut payer quand ils se révèlent d’eux‑mêmes et souvent en tranchant dans le sang. Née avec la guerre d’Algérie, la Maison des Sciences de l’Homme sera mise en attente, puis en veilleuse ; les sociologues sont suspects.

Revenons‑en donc à 1958 quand tout s’aggrave en Algérie et en métropole. Interlocuteur de Mendès‑France sans être radical‑socialiste, Charles Morazé l’a été aussi du général de Gaulle sans être « gaulliste ». Il déplore avec le premier que de Gaulle couvre l’Armée en Algérie, mais diffère d’opinion sur le parti à prendre dans de si graves nécessités. Au moment où des amis inquiets viennent lui montrer listes de proscriptions et avis de menaces, il décide de répondre à l’invitation du général auquel il avait dédié Les Français et la République, où étaient dessinées les conditions d’un retour du Chef, non pas du R.P.F., mais de la France Libre. En résulte une collaboration de quelques mois dont Charles Morazé parlait avec un mélange d’inquiétude, d’admiration et aussi d’affection. Ce qui le surprend le mieux de ses entretiens avec le général, c’est la modestie du grand homme, face à l’histoire, et aussi le ton d’amitié, parfois même de familiale camaraderie, qu’il emploie avec les interlocuteurs de son choix. L’important, s’entend‑il répéter, ce n’est pas pour lui d’entrer dans l’Histoire ; c’est fait ; mais d’y laisser figure d’une dignité et d’une humanité exemplaires.

Les partisans de l’Algérie française n’avaient pas calculé pour la bonne raison d’abord que les études socio‑économiques étaient parcellisées, coupées de l’histoire culturelle et anthropologique, et donc très déficientes ‑ ce qu’il en coûterait à tous les Français d’assurer à tous les Algériens les avantages économiques et sociaux d’une même citoyenneté. Presque tous raisonnaient comme si ‑sans transformation radicale l’oeuvre « civilisatrice » de colons réussirait en peu d’années ou même de mois ce qu’elle n’avait pas fait en un siècle. À cet égard le « plan de Constantine » préparé à Alger était d’une puérilité désarmante.

Face à eux, les hommes d’affaires avisés ‑ rejoignant pour des motifs opposés les positions des intellectuels partisans de l’Algérie indépendante ‑ redoutaient qu’en voulant tenir ses promesses, la France ne devint les Pouilles de l’Europe et connaisse dans cet appauvrissement de violentes revendications ouvrières. Le poids de l’Afrique écraserait une prospérité due aux efforts de l’après-guerre mais incapable de faire face au sous‑développement d’un continent.

Retirer le pouvoir aux extrêmes et lui rendre un juste équilibre ; la préoccupation est affirmée par un homme clairvoyant encore que la manière choisie pour y parvenir mette parfois l’historien en déroute. Les discours du général sont autant d’actes politiques ; mais le poids des mots dépend de qui les prononce et des circonstances immédiates qui les accompagnent. Quand l’homme d’Etat écoute l’historien, il en retient ce que requiert l’image de son propre pouvoir ; mais l’histoire comme telle n’en devient pas pour autant une institution de l’Etat. Comme il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, Charles Morazé accepte ce que de Gaulle lui demande : s’adresser directement au public ; l’entreprise est risquée quand la politique d’un pouvoir encore ambigu est toujours peu sûre d’elle et a donc besoin de secret.

Intervenant aux journaux télédiffusés, Charles Morazé essaiera de réconcilier la ve République avec la Ive ‑ qui avait à son actif la reconstruction d’après‑guerre ‑ et de réconcilier aussi la nation avec son armée dont les agressives déceptions viennent d’un rôle dont on lui avait indûment confié une trop grande partie avant qu’elle ne s’empare illégitimement du reste. Mais l’essentiel est‑il là ? Il faudrait prévenir les Français d’Algérie de ce qui les attend s’ils se comportent comme un prolongement de la France dans un Maghreb qu’il s’agit de transformer profondément et donc au détriment des intérêts métropolitains en place. Il conviendrait aussi d’esquisser des analyses du sous‑développement et de quelques remèdes possibles. Mais alors trop d’obstacles surgissent : il faudrait plus qu’un homme seul qui, s’il dispose des bureaux d’un ministère d’État n’a droit de s’entourer que de collaborateurs bénévoles et occultes ; il y faudrait surtout emprunter le contenu des messages à des études socio‑économiques dont on est loin d’avoir pallié à temps les extrêmes insuffisances, et qu’il n’est pas encore question de promouvoir à l’échelle voulue. Dans ce cas l’historien est trop démuni pour anticiper sur les leçons que les événements eux‑mêmes, et eux seuls, imposeront à des intéressés que n’auront convaincus à temps ni d’insuffisants enseignements d’histoire culturelle, ni des avis politiques dont chaque auditeur retient surtout ce qui lui convient. Cette expérience, échec d’une tentative de conciliation entre homme d’action et homme d’études, Charles Morazé la conclura dix ans plus tard dans le sous‑titre d’un de ses livres : « la République ne civilise plus ! ».

Charles Morazé parlait parfois avec animation de cette expérience singulière dont ses amis gaullistes lui faisaient valoir les prolongements possibles ; une carrière politique s’offrait au chargé de mission traité avec faveur. Mais là ‑ où il est entouré surtout d’anciens élèves ‑ ses entretiens avec les interlocuteurs les plus variés, syndicalistes ou grands patrons, savants ou journalistes, aggravent en lui un doute. L’échec français en Algérie est celui d’une civilisation ; la science, capable de tant de choses, ne l’est pas de faire face aux convulsions d’un monde en mutation. Est‑ce en participant au pouvoir qu’un historien apprendra ce qu’est et d’où vient cette large part d’ignorance concernant les grands événements culturels ? Une vocation plus authentique l’appelle ailleurs, vers une tâche trop ambitieuse pour qu’il en parle autrement qu’à demi‑mot découvrir, dans les sociétés et les cultures, le secret des développements scientifiques plus capables de fournir des outillages et des armes, que la sagesse nécessaire pour en faire le meilleur usage.

De ce passage auprès de la grande politique, il retient qu’elle passionnera toujours assez d’ambitieux de valeur pour que les événements y choisissent selon leurs propres lois, et aussi que ces lois elles‑mêmes n’auront jamais assez d’hommes d’érudition et d’étude pour y jeter quelque lumière.

Conviction qui s’affirme quand le projet d’une réconciliation politique assorti d’une grande réforme administrative retient bien l’attention du général, mais ne rencontre autour de lui qu’un scepticisme auquel donneront raison des événements dont le général connaît mieux que quiconque le poids, bien qu’il le subisse souvent en maugréant.

Le déterminisme des caractères, « la force des choses », firent pencher vers la solution immédiate ‑ celle d’un présidentialisme autoritaire, mais en porte‑à‑faux, et cela bien que dans les discours ou les petites phrases du général de Gaulle, son conseiller pût parfois reconnaître des bribes de ses propres avis. Mais le général laissait faire « la force des choses », comme il le fera plus tard entre 1962 et 1968 quand il sera prié de s’adresser directement à la jeunesse et de penser à elle en visant plus haut et plus loin. Peu d’hommes pourtant auront été aussi capables que le général de Gaulle de traduire ses pensées en réalités politiques. Mais il n’est aucune pensée ‑ viendrait‑elle du fond des âges ‑ qui puisse spontanément s’appliquer à tout l’avenir. Beau sujet de réflexion pour un historien, même si l’action telle qu’elle se poursuit le met trop mal à l’aise pour qu’il s’y attache ; il retrouve sans regret ses études et ses étudiants. Sur son passage au Cabinet et sur le général de Gaulle lui‑même ‑ dont il recevra jusqu’au bout de grands témoignages d’amitié ‑ il serait vain de rechercher des anecdotes ou seulement des impressions vécues dans Le général de Gaulle et la République (1972). C’est un livre au contenu très riche, mais qui, s’il fait suite au volume sur Les Français et la République, en diffère profondément au moins par la présentation et le style. En 1956, sous le coup d’une anxiété due à des circonstances immédiates, l’auteur écrit en toute hâte, comme pressé de prévenir d’un danger. Il étale cartes et graphiques briève­ment commentés et mêle dans cet exposé « stratégique » les raisons d’espérer à celles de craindre. Seize ans plus tard, le ton est devenu celui d’une méditation austère dont les réflexions se répondent d’une page ou d’un chapitre à l’autre, comme s’il était possi­ble de donner à la pensée politique la rigueur d’un exposé logique. Au lecteur est laissé le soin de mettre derrière les mots d’un livre mieux écrit mais très serré les données concrètes qui l’inspirèrent, sans trop d’égards pour le non‑spécialiste, ce qui exige du lecteur un extrême effort. Excès de prétention logique ou d’une prudence inattendue chez un auteur dont les débuts, notamment aux Annales, avaient été d’un polémiste parfois taxé de témérité ? Une conclusion pourtant semble se dégager du livre : ce n’est plus seulement des vicissitudes économiques à court ou moyen terme que viendront les raisons de nos transformations politiques, mais bien de la fatalité d’un destin : celui d’une culture nationale ou occidentale sur son déclin. Plus qu’un sursaut national comme celui qu’incarna Churchill, plus que l’aurore qu’annonce Chanteclair, le général de Gaulle et ce que François Mauriac appelait « le grand règne » sont plus riches en symboles : résumé d’une histoire qui s’achève, ramenant à ses origines, revivant cer­tains de ses éclats, ils annoncent un monde qui change, en quête de pensées neuves pour sublimer d’autre manière les passions de toujours.

En octobre 1958 Charles Morazé commence à l’École Polytechnique un enseignement qui lui avait été demandé avant les événements du printemps sur une suggestion faite par André Siegfried au directeur des Études. Un nouveau type d’effort est entrepris par un esprit tendu vers le syncrétisme. II faudra des années pour établir avec succès des liens entre enseignants des Hautes Études ou des Sciences Po. et l’enseignement de la rue Descartes. Il sera plus difficile encore de suggérer aux polytechniciens que les « sciences » ne sont pas un don de quelque vérité absolue, et que les plus exactes doivent leurs succès ‑ et leurs dangers ‑ aux expériences culturellement vécues par les collectivités historiques. Année après année, un souci devient plus lancinant : la physique de l’atome tiendra‑t‑elle les promesses consignées dans les Français et la République : fournir à un pays, dont les difficultés paraissaient provenir de ses trop pauvres ressources en charbon, la source d’énergie capable d’y assurer un grand progrès industriel ? La mise en oeuvre de la « fission » surcharge le monde de bombes, alors que la « fusion » diffère indéfiniment ses promesses de produire une électricité « propre ». Le doute deviendra anxieux en 1974. À l’époque une entrevue avec le souverain d’Iran permettra de rapporter à Paris la promesse que de très importants crédits seront offerts aux physiciens qui s’engageraient à obtenir ce résultat dans de raisonnables délais. Mais les spécialistes consultés répondent que ni eux ni d’autres ne pourraient honnêtement souscrire à un engagement de cette sorte.

Dans l’intervalle, après les nombreuses générations de la rue Saint‑Guillaume qu’il n’abandonne pas tout à fait, le professeur abordait un nouveau public à l’x. À son souci de le convaincre ‑ non sans peines et difficultés, ni non plus sans s’y instruire lui‑même de ce qu’est l’univers des savants et des ingénieurs ‑ que toute science est relative à un certain type de société, il en joint un autre : en finir avec le discrédit qui frappait naguère le « laïus » dans l’esprit des mathématiciens. Sur ce point, les circonstances le favorisent ainsi qu’un certain rajeunissement des mentalités. Le nouvel « humaniste » de l’École est appelé à participer à ses réformes ‑ tant de l’enseignement que du statut ‑et peut ainsi substituer au cours unique et aux « compositions françaises » traditionnelles, tout un ensemble de conférences et de séminaires justifiant la création d’un grand département nouveau.

La logique de l’Histoire en 1967 est encore un livre sur les sciences humaines, sur leur justification, leurs méthodes, leurs conséquences, pour la conscience grandissante que les hommes prennent de leur devenir. C’est, déclare l’auteur, un « essai sur la condition humaine » et, aux termes du sous‑titre, un « essai de théorie générale du développement scientifique ». On y retrouve à la fois le directeur d’un des volumes de l’Histoire générale du développement scientifique et culturel de l’U.N.E.S.C.O., et l’auteur de l’Introduction à l’Histoire économique. Non qu’il soit ici beaucoup question d’économie, mais on y sent cette ambition de toujours : entrer en possession du modèle général d’exposé et d’explication, de compréhension et de communication ‑ but que notre auteur poursuit depuis ses débuts. Entreprise de nature structuraliste et rationaliste, mais qui veut aussi codifier le temps, variable terriblement rebelle à la mise en équation. L’auteur de La logique de l’histoire a tendu l’arc de sa réflexion des premiers vestiges de l’histoire humaine ‑ avant l’histoire ‑ jusqu’au temps présent : « Chacun refait pour son compte les grandes démarches historiques de l’humanité ». Ainsi est née une humanité réfléchie, qui cherche à se comprendre elle‑même aussi bien que l’univers : « Comment enseigner l’évolution sociale de la science politique sans se demander ce que signifie la puissance exterminatrice rassemblée en notre monde qui, pour moitié meurt de faim ? ». L’histoire naturelle du genre humain, que l’auteur n’a pas voulu retracer mais exprimer dans ses résultats, conduit à poser des questions, auxquelles on peut espérer que les sciences humaines donneront des éléments de réponse.

Entre 1958 et 1967, date de publication de La logique de l’histoire, se placent des années largement consacrées aux réformes des enseignements en France, en premier lieu de l’enseignement universitaire. Morazé était de ceux qui avaient prévu les crises scolaires et universitaires des années 60. II était assez clair que les très nombreux enfants nés entre 1945 et 1950 allaient se retrouver dans les écoles et les universités entre 1960 et 1970. Les gouvernements le savaient, mais ne prévoyaient pas les effets cumulés de l’augmentation du nombre des enfants et de la hausse du niveau de vie des Français. La crise a éclaté quand il fallut passer de l’enseignement obligatoire jusqu’à seize ans à l’« Université pour tous ».

La réforme préparée depuis 1963 par Christian Fouchet, conseillé par Charles Morazé, apportait quelques remèdes : les collèges dans tous les chefs‑lieux de canton, les I.U.T. Il aurait fallu y ajouter, à tout le moins, des collèges universitaires, étape intermédiaire, réunissant la terminale des lycées et la propédeutique des facultés. Mais les réformes venaient tard. L’opinion jugeait l’ancien système « dépassé », on ne savait au juste pourquoi. La « sélection » était jugée la pire des choses, les citoyens la honnis­saient, les ministres tremblaient à la seule évocation de ce mot. Charles Morazé avait décrit, dès 1962, « dans nos rues, et à Paris, du fait de la jeunesse, des événements inverses de ceux qui ont créé le nouveau régime à Alger en 58. »

À un homme ayant tôt senti quel mouvement s’était emparé d’une jeunesse, qui voulait mener sa « guerre d’indépendance », il fallait du courage pour accepter la direc­tion de l’I.E.D.E.S., établissement dont le nom, dès avant 1968, était devenu synonyme de désordre. Les élèves de cet « Institut d’étude du développement économique et social » venaient en majorité d’outre‑mer et des contrées « en voie de développement ». Le nouveau directeur avait une expérience des phénomènes de développement et des idées sur les remèdes pour en guérir les maux. Il arrivait aussi avec la volonté de mettre ou de remettre au travail, sans exclusive ni préjugé, toute la Maison. Il se prend d’affec­tion pour elle, la victime d’une situation de ghetto où on l’a indûment enfermée sous l’étiquette de « révolution permanente ». Son rayonnement international a même pu être étendu du côté de l’Asie dont les grands pays anglophones sont rendus sensibles aux apports de la réflexion française. À l’I.E.D.E.S., Charles Morazé se sent vivre au noeud même des difficultés de ce temps : telles qu’elles sont, les connaissances humaines atté­nueront‑elles les dangereux déchirements du monde ? Pour découvrir les remèdes, encore faudrait‑il connaître mieux les maux. Dû à la générosité d’esprit d’Henri Lau­gier, grand ami des années ingrates, l’Institut a prouvé qu’un meilleur diagnostic est possible, si toutefois sont alloués les moyens nécessaires pour y procéder. Un orga­nisme unique n’y suffit pas ; l’avenir devra penser la concertation neuve et convenable de tant de recherches éparpillées à travers bureaux et centres, dans l’État, l’Université, la nation, et qui sont souvent victimes de missions et de situations contradictoires.

Malgré tant de tâches, et à l’heure où nous écrivons, Charles Morazé se dit un homme heureux : Felix consul, aurait‑on dit de lui dans la Rome antique. Et pourtant le secret de son bonheur est‑il dans le succès d’entreprises à poursuivre à travers d’incessantes remises en cause ? Plutôt le trouve‑t‑il au cours de ses séminaires parmi futurs ingénieurs ou futurs administrateurs, et parmi les chercheurs l’entourant dans un enseignement aux Hautes Études, et dont le présent volume témoigne combien l’axe rigide fourni par l’analyse logique, traverse une grande variété d’horizons. Au milieu des vicissitudes et des troubles, existe un havre de paix : ce bureau de la Maison des Sciences de l’Homme placé sous le sigle de recherches inter‑ethniques, où travaille aussi Monique Morazé, et où lui‑même retrouve sa vocation de toujours : réfléchir sur le passé à demi effacé, sur le présent troublé ou chatoyant, sur l’incalculable avenir.

 
 

 

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